Le laboratoire d’intelligence artificielle Qwen, fleuron d’Alibaba Cloud, vient de subir un séisme interne sans précédent. En moins de 48 heures, son architecte en chef, Lin Junyang (Justin Lin), a quitté ses fonctions après un message énigmatique sur X, tandis que trois autres cadres clés – dont Yu Bowen, responsable du post-entraînement – ont démissionné en bloc. Ces départs surviennent alors que le modèle Qwen 3.5, lancé en urgence pendant le Nouvel An lunaire, devait consolider la position d’Alibaba face à la concurrence chinoise, notamment DeepSeek. La secousse est d’autant plus forte que Qwen s’était imposé comme un acteur central de l’open source en Chine.
À retenir
- 4 départs clés en 24 heures : Lin Junyang (architecte en chef), Yu Bowen (post-entraînement), Hui Binyuan (expert en codage, parti chez Meta en janvier), et Kaixin Li (contributeur majeur à Qwen 3.5).
- Remplacement immédiat par Zhou Hao, ancien de Google DeepMind, nommé pour remplacer Yu Bowen.
- Restructuration forcée : l’équipe Qwen, autrefois intégrée verticalement, est fragmentée en unités horizontales (pré-entraînement, post-entraînement, multimodal).
- Contexte de guerre des talents : DeepSeek et son modèle R1 (entraîné pour 6 millions de dollars) bousculent le marché, tandis qu’Alibaba accuse une chute de 4 % en Bourse après l’annonce.
- 400 modèles open source et 1 milliard de téléchargements pour Qwen, mais des rumeurs de « produit à moitié fini » pour Qwen 3.5.
- Jack Ma et la direction réaffirment leur engagement, mais la confiance des développeurs est ébranlée.
Ces départs ne sont pas anodins. Ils interviennent dans un contexte où Qwen était devenu le fer de lance de la stratégie IA d’Alibaba, avec une croissance fulgurante : 203 millions d’utilisateurs actifs pour son application en février 2026 (contre 31 millions en janvier), et une adoption croissante par des groupes comme Amazon et Apple pour leurs services en Chine. Pourtant, derrière cette réussite apparente, des témoignages internes décrivent des tensions profondes. Lin Junyang, figure centrale du projet depuis son lancement en 2023, aurait été en désaccord avec la direction sur la restructuration radicale de l’équipe, imposée par Alibaba Cloud. Selon des sources proches du laboratoire, cette refonte vise à fragmenter l’équipe en silos spécialisés (pré-entraînement, post-entraînement, traitement du texte et multimodal), une approche que Lin Junyang jugeait contre-productive pour l’innovation et la réactivité.
Les rumeurs vont plus loin : certains cadres auraient été poussés vers la sortie, notamment après des critiques internes sur la qualité de Qwen 3.5, qualifié de « produit à moitié fini » par des contributeurs comme Chen Chang. Ces tensions s’ajoutent à un contexte de guerre des talents en Chine, où des chercheurs quittent massivement les laboratoires pour rejoindre des concurrents comme Meta, ByteDance ou Tencent. Hui Binyuan, parti chez Meta en janvier, et Kaixin Li, contributeur majeur à Qwen 3.5, illustrent cette hémorragie. Pour Alibaba, le défi est désormais de stabiliser son leadership sans perdre son avance technologique, alors que la pression concurrentielle s’intensifie mois après mois.
Une restructuration imposée, un modèle en crise
La fin d’une équipe unifiée, au profit de silos spécialisés
Jusqu’à présent, Qwen fonctionnait selon un modèle d’intégration verticale, où chercheurs, ingénieurs en infrastructure et experts en post-entraînement collaboraient étroitement. Cette approche, défendue par Lin Junyang, avait permis de développer des modèles comme Qwen 2.5-Max et Qwen 3.5 en un temps record, avec des cycles de test et de déploiement très courts.

Mais la direction d’Alibaba Cloud a décidé de fragmenter l’équipe en unités horizontales, une décision qui a provoqué des remous. Pourquoi ce changement ? Alibaba cherche à optimiser ses coûts d’inférence et à accélérer la sortie de nouveaux modèles, en s’inspirant des méthodes de groupes comme Google DeepMind et Microsoft. Cette restructuration risque toutefois de casser la dynamique collaborative qui faisait la force de Qwen et de ralentir la circulation d’informations entre équipes.
Des rumeurs de « produit à moitié fini » pour Qwen 3.5
Le lancement de Qwen 3.5, présenté comme une réponse urgente à la montée en puissance de DeepSeek, a été salué pour ses performances, mais aussi critiqué en interne. Des contributeurs comme Chen Chang auraient qualifié le modèle de « produit à moitié fini », pointant des lacunes en robustesse et en efficacité computationnelle par rapport à des concurrents comme Mistral ou DeepSeek-R1. Ces critiques ont circulé sur les canaux internes de l’entreprise avant de filtrer à l’extérieur.
Ces réserves s’ajoutent à un contexte de pression concurrentielle intense. DeepSeek, soutenu par des investisseurs comme Tencent et Pony.ai, a bouleversé le marché avec son modèle R1, entraîné pour seulement 6 millions de dollars – un coût dérisoire comparé aux budgets habituels de l’industrie. Face à cette menace, Alibaba a accéléré le développement de Qwen 3.5, mais au prix, semble-t-il, de compromis techniques. Reste à déterminer si Qwen peut maintenir ses ambitions sans ses principaux architectes.
Un timing critique dans la guerre des modèles chinois
DeepSeek et la course à l’efficacité computationnelle
Les départs chez Qwen interviennent alors que la Chine est en pleine guerre des modèles d’IA. DeepSeek, avec son approche open-weight et ses coûts d’entraînement réduits, a pris une longueur d’avance sur ses concurrents. Son modèle R1, capable de performances proches de celles de GPT-4 pour une fraction du coût, a forcé Alibaba à réagir en urgence et à revoir son calendrier de sorties.
Pour contrer cette menace, Alibaba Cloud a misé sur deux axes : l’accélération des sorties de modèles (avec Qwen 2.5-Max et Qwen 3.5) et l’ouverture accrue de son écosystème. Résultat : l’application Qwen a vu son nombre d’utilisateurs actifs multiplié par six en un mois (203 millions en février 2026). Pourtant, cette croissance ne suffit pas à rassurer les marchés. L’action Alibaba a chuté de 4 % à Hong Kong après l’annonce des départs, les investisseurs redoutant une perte de dynamique innovante et des retards dans la feuille de route.
La réaction des marchés et la fuite des talents
L’instabilité managériale chez Qwen s’inscrit dans un contexte plus large de guerre des talents en Chine. Depuis 2025, des chercheurs quittent massivement les laboratoires pour rejoindre des concurrents ou des entreprises étrangères. Hui Binyuan, parti chez Meta en janvier, et Yan Zhijie, recruté par JD.com, illustrent cette tendance. Pour Alibaba, le défi est de rétablir la confiance auprès de ses équipes et de ses partenaires, alors que des groupes comme ByteDance et Tencent investissent massivement dans l’IA.
Face à cette pression, Jack Ma et la direction d’Alibaba ont tenté de rassurer lors d’une réunion à Yun Valley le 3 mars, affirmant que l’engagement stratégique dans l’IA restait « inébranlable ». Pourtant, les doutes persistent. La communauté open source, qui a fait la force de Qwen (avec 400 modèles open source et 1 milliard de téléchargements), pourrait se détourner si la qualité des modèles baisse ou si la cadence des sorties ralentit, fragilisant l’écosystème construit ces dernières années.
L’héritage de Qwen et le défi de la confiance
Un empire open source menacé par l’instabilité
Qwen a marqué l’industrie de l’IA en Chine en devenant le premier laboratoire à dépasser Meta Llama en nombre de modèles dérivés sur Hugging Face (plus de 170 000). Son modèle Qwen 2.5-Max, lancé en décembre 2025, avait été salué pour son équilibre entre performance et efficacité computationnelle. Mais aujourd’hui, l’avenir du projet dépendra de sa capacité à maintenir sa cadence malgré les départs et à continuer d’alimenter la communauté en mises à jour régulières.

Pour Alibaba, l’enjeu est double : préserver la confiance des développeurs et éviter une fuite massive de talents. Les modèles Qwen sont utilisés par des géants comme Amazon et Apple pour leurs services en Chine, ce qui en fait un acteur clé de l’écosystème IA mondial. Une baisse de qualité ou un ralentissement des innovations pourrait compromettre cette position et ouvrir un espace à des concurrents locaux ou occidentaux.
Jack Ma et la promesse d’une IA « made in China »
Lors de la réunion du 3 mars à Yun Valley, Jack Ma a réaffirmé son soutien à Qwen, en rappelant que l’IA restait une priorité stratégique pour Alibaba. Pourtant, les départs récents pourraient affaiblir la crédibilité de cette promesse auprès des équipes comme des partenaires. La Chine mise sur ses laboratoires pour réduire sa dépendance aux modèles occidentaux (comme GPT-4 ou Claude), et Qwen était l’un des symboles les plus visibles de cette ambition.
Reste à savoir si Alibaba parviendra à stabiliser son équipe et à relancer l’innovation sans ses architectes clés. Une chose est sûre : dans la guerre des modèles d’IA, les talents sont devenus une monnaie d’échange centrale, et Qwen vient de perdre quelques-unes de ses pièces les plus précieuses.
















