Le 18 septembre 2025, Nvidia a injecté 5 milliards de dollars dans Intel, un partenariat qui propulse le pionnier des semi-conducteurs au cœur de l’infrastructure IA. L’annonce a fait bondir le cours de l’action Intel de 25 % en une journée, un record depuis 1987. Derrière cette alliance inattendue se cache une stratégie industrielle : sécuriser les chaînes d’approvisionnement critiques et réduire la dépendance aux fonderies asiatiques, tout en répondant à une demande croissante en puissance de calcul.
À retenir
- 5 milliards de dollars investis par Nvidia dans Intel, soit 4 % du capital, au prix de 23,28 USD par action.
- 25 % de hausse du cours de l’action Intel en une journée, un niveau inédit depuis 1987.
- 19 milliards de dollars de pertes pour Intel en 2024, avant un rebond permis par l’investissement public américain (8,9 milliards) et celui de Nvidia.
- 2027-2028 : horizon pour les premiers produits co-développés, combinant CPU Intel et GPU/accélérateurs Nvidia.
- Réduction de la dépendance à TSMC : l’alliance vise à diversifier la production aux États-Unis, dans un contexte de tensions géopolitiques.
- Impact réglementaire : Nvidia anticipe les risques antitrust en soutenant un acteur historique comme Intel.
Ce partenariat marque un tournant pour deux géants aux trajectoires contrastées. Nvidia, leader incontesté des GPU pour l’IA, cherche à consolider son accès aux capacités de production américaines, tandis qu’Intel, en difficulté depuis des années, trouve une bouée de sauvetage pour ses technologies de fonderie (Intel 18A, Foveros, EMIB). Pour les entreprises et les décideurs IT, cette alliance pourrait redessiner les choix d’architectures matérielles, entre centres de données et PC, avec des produits intégrant CPU x86 et accélérateurs Nvidia dès 2027. Dans un secteur où la souveraineté industrielle devient un enjeu majeur, cette collaboration illustre une nouvelle logique : la stabilité systémique prime sur la concurrence pure.
Un partenariat né d’une urgence industrielle et géopolitique
L’accord historique et ses retombées financières immédiates
L’investissement de 5 milliards de dollars annoncé le 18 septembre 2025 fait de Nvidia l’un des principaux actionnaires d’Intel, avec 4 % du capital acquis à 23,28 USD par action. Cette opération a déclenché une hausse immédiate de 23 à 25 % du cours de l’action Intel, la plus forte progression journalière depuis près de 40 ans. Une fusion de deux plateformes de classe mondiale, a déclaré Jensen Huang, PDG de Nvidia, soulignant l’ambition de créer les fondations de la prochaine ère de l’informatique.
Pour Intel, cet apport arrive après une année 2024 catastrophique, marquée par 19 milliards de dollars de pertes et une réduction prévue de 25 % de ses effectifs d’ici fin 2025. Le gouvernement américain avait ouvert la voie en prenant une participation de 9,9 % (8,9 milliards de dollars) pour relancer la production nationale. L’investissement de Nvidia s’inscrit dans cette dynamique, offrant à Intel une crédibilité retrouvée et un levier pour attirer d’autres clients stratégiques.
La situation critique d’Intel avant l’alliance
Avant cet accord, Intel accumulait les retards technologiques. Le groupe a manqué le virage de l’informatique mobile et peiné à s’imposer dans l’IA, un marché dominé par Nvidia et ses GPU. Ses pertes se sont élevées à 3,7 milliards de dollars pour le seul premier semestre 2025, dans un contexte de concurrence accrue avec AMD et TSMC. La division fonderie d’Intel (IFS), censée rivaliser avec TSMC, manquait de clients majeurs pour valider sa feuille de route technologique, notamment le nœud Intel 18A et les technologies de packaging avancé (Foveros, EMIB).
L’alliance avec Nvidia change la donne : elle permet à Intel de prouver la maturité de ses processus de fabrication et d’accélérer le développement de puces combinant CPU x86 et accélérateurs IA. Pour Nvidia, c’est l’assurance d’un accès privilégié à des capacités de production locales, réduisant les risques liés aux tensions géopolitiques autour de Taïwan, où TSMC produit aujourd’hui l’essentiel de ses GPU.
Le rôle clé des subventions publiques américaines
L’investissement de Nvidia s’appuie sur un soutien gouvernemental sans précédent. En 2024, les États-Unis ont injecté 8,9 milliards de dollars dans Intel via le CHIPS Act, une loi visant à relocaliser la production de semi-conducteurs. Cette participation publique (9,9 % du capital) a ouvert la voie à des partenariats privés, comme celui avec Nvidia. L’objectif affiché : réduire la dépendance aux fonderies asiatiques et sécuriser les chaînes d’approvisionnement critiques pour l’IA et la défense.

Des synergies technologiques aux enjeux de souveraineté
Co-développement de puces pour l’IA et les PC
D’ici 2027-2028, Nvidia et Intel prévoient de commercialiser des produits combinant leurs technologies. Pour les centres de données, Intel concevra des CPU x86 optimisés pour les GPU et l’interconnexion NVLink de Nvidia, tandis que Nvidia intégrera ces CPU dans ses plateformes d’infrastructure IA. Cette approche vise à accélérer les grands modèles d’IA en réduisant les latences entre processeurs et accélérateurs.
Sur le marché des PC, Intel développera des SoC (systèmes sur puce) intégrant des chiplets GPU Nvidia RTX, permettant une inférence locale optimisée et une accélération cloud. Ces architectures unifiées ciblent les entreprises et les particuliers utilisant des applications IA gourmandes en ressources, comme la génération de contenu ou l’analyse de données.
Réduction des dépendances et avantages pour les utilisateurs
L’un des objectifs centraux de l’alliance est de diversifier les chaînes d’approvisionnement, aujourd’hui concentrées à 90 % en Asie, principalement chez TSMC. Pour les hyperscalers (Google, Amazon, Microsoft) et les DSI, cette recomposition industrielle pourrait se traduire par :
- une proximité accrue des sites de production, réduisant les délais de livraison ;
- une meilleure maîtrise des coûts sur certaines gammes de puces IA ;
- une réduction des risques géopolitiques, liés aux tensions entre la Chine et Taïwan.
Pour Nvidia, ce partenariat limite aussi les risques réglementaires. En soutenant Intel, le leader des GPU désamorce les critiques sur sa position dominante et s’aligne sur les priorités américaines de souveraineté technologique. Une stratégie qui pourrait atténuer les pressions antitrust, alors que les régulateurs scrutent de près son quasi-monopole sur les accélérateurs IA.
Impact sur les concurrents : TSMC et AMD en ligne de mire
Cette alliance ne constitue pas une attaque frontale contre AMD, mais plutôt une stabilisation du marché, similaire à l’investissement d’Intel dans AMD en 2006 ou de Microsoft dans Apple en 1997. Néanmoins, elle fragilise TSMC, qui perdrait une partie des commandes de Nvidia au profit d’Intel. Pour AMD, le risque est indirect : une montée en puissance d’Intel dans les puces pour centres de données pourrait rebattre les cartes dans les appels d’offres des hyperscalers.

Une nouvelle gouvernance sectorielle à l’ère de l’IA
Anticipation réglementaire et légitimité renforcée
En investissant dans Intel, Nvidia adopte une posture proactive face aux régulateurs. Le groupe, souvent critiqué pour sa domination sur les GPU, montre qu’il soutient la diversité des acteurs et la réindustrialisation américaine. Cette stratégie pourrait lui éviter des sanctions antitrust, alors que la FTC (autorité américaine de la concurrence) examine de près ses pratiques commerciales.
Pour les analystes, comme Daniel Ives (Wedbush Securities), cet accord change la donne : il repositionne Intel comme un acteur clé de l’infrastructure IA, là où le groupe était jusqu’ici perçu comme un retardataire. Gadjo Sevilla (eMarketer) y voit même un changement radical, transformant Intel en rouage essentiel des futures architectures matérielles.
Redéfinition des alliances et choix stratégiques pour les DSI
Ce partenariat illustre une tendance plus large : dans l’IA, la collaboration prime sur la confrontation. Les acteurs historiques, comme Intel, et les leaders émergents, comme Nvidia, s’allient pour stabiliser un écosystème sous tension, entre pénuries de puces, guerre commerciale sino-américaine et explosion de la demande.
Pour les DSI et les intégrateurs, cette évolution implique :
- une réévaluation des feuilles de route matérielles, avec l’arrivée de solutions hybrides CPU-GPU ;
- une diversification des fournisseurs, pour limiter les risques de rupture d’approvisionnement ;
- une veille accrue sur les régulations, alors que les États-Unis et l’Europe durcissent leurs critères de souveraineté technologique.
Un modèle reproductible ? Les limites et les risques
Si ce partenariat présente des avantages évidents, il comporte aussi des incertitudes. La réussite dépendra de la capacité d’Intel à tenir ses promesses technologiques (Intel 18A, Foveros) et de l’adoption par le marché des architectures co-développées. Par ailleurs, TSMC reste en avance d’au moins une génération sur Intel en matière de finesse de gravure, ce qui pourrait limiter l’attractivité des puces produites aux États-Unis.
Enfin, les hyperscalers, principaux clients de Nvidia, pourraient hésiter à adopter des solutions hybrides, par crainte d’une dépendance accrue à un duo de fournisseurs. Certains, comme Amazon ou Microsoft, développent déjà leurs propres puces IA, réduisant leur exposition aux aléas du marché.
















